Tort moral : fric, bonne blague et autres joyeusetés

Savez-vous que le statut de partie plaignante implique de demander, a priori, une somme d’argent pour tort moral ? Apparemment, une victime qui entame une procédure judiciaire est suspecte si elle ne veut pas obtenir d’argent soi-disant en réparation du dommage subi (N.B. : on ne parle pas de dommage causé). On nage en plein délire absurde à plusieurs égards.

1ère blague

Paradoxe : d’un côté, on oblige une femme à demander de l’argent en guise de réparation du viol subi, alors qu’elle ne voit pas une seule seconde en quoi cette somme pourrait « réparer » l’acte barbare dont elle a été victime. Ça ne fait pas sens pour elle, mais on bafoue cela. Soit. Forcément, comme les femmes ont toujours été dépendantes des hommes (rappel : le système judiciaire a été fabriqué par des hommes pour des hommes et on dit aux femmes comment elles doivent se sentir, ce dont elles doivent avoir envie, comment se comporter, rien à foutre qu’elles aient frôlé la mort), ce serait une injure faite aux hommes de ne pas réclamer d’argent ! Dans le même temps, on n’hésite pas à accuser les femmes d’être vénales si elles osent s’intéresser ouvertement ou non à l’argent, qu’elles obtiendraient par des stratégies de séduction d’hommes plus vieux et plus fortunés qu’elles. En réalité, le stéréotype de la femme vénale permet de diaboliser et disqualifier les femmes qui aspirent au pouvoir et à l’indépendance financière (au passage, indépendance financière ne rime pas forcément avec volonté de faire fortune). C’est donc pas un peu bizarre ou plutôt carrément pervers, que côté pile, on oblige une femme à demander du fric sinon elle est considérée comme suspecte, et côté face, on accuse les femmes d’être vénales si elles veulent de l’argent ? En fait, cette pièce de monnaie (ironie de la comparaison) c’est comme un petit sytème bien rôdé : ça permet de décrédibiliser d’emblée toutes les plaintes pour viol : c’est bien connu, les femmes accusent des hommes d’agressions sexuelles parce qu’elles veulent de l’argent (yeux exorbités et bave aux coins de la bouche), pas parce qu’elle ont été la cible d’actes atroces.

2ème blague

Les sommes d’argent en soi ne m’intéressent pas : comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, quoi de plus absurde que d’obtenir de l’argent en guise de réparation d’un acte barbare (argent de toute façon versé par l’État et non par le coupable) ? C’est le symbolique et les illusions du système judiciaire qui me font le plus mal : en tant que partie plaignante, je suis contrainte de réclamer une somme d’argent – pourquoi ? sinon quoi ? je raconte des salades ? J’aurais bien aimé au contraire, que les magistrats se demandent ce que mon cerveau a bien voulu me cacher de si atroce, puisque j’ai eu l’impression que l’horreur a duré quelques secondes, ce qui est objectivement impossible puisque deux heures se sont écoulées entre le moment où je me suis retrouvée seule avec celui qui m’a agressé, jusqu’à l’arrivée de la police. Quoi qu’il en soit, je remercie mon cerveau d’avoir su me protéger en me privant des souvenirs les plus sordides ou en me donnant l’illusion d’une courte durée, c’est une magnifique technique de survie. Ça n’a toutefois pas empêché de graver en moi le spectre de la mort. En tout cas, cette question n’a pas semblé intéresser ces messieurs dames. Il faut dire que c’est encore vrai aujourd’hui et on ne le répétera jamais assez : le viol est le seul crime dont les victimes sont responsables.

Donc je reprends le raisonnement : en tant que partie plaignante, je suis contrainte (pas du tout paradoxal : j’ai vécu la pire situation au monde de domination, de contrainte, d’oppression, de confiscation de ma dignité, de ma volonté, de ma liberté, en un mot : de mon statut d’être humain, mais c’est comme si ça n’existait pas, ça recommence, je suis contrainte encore et toujours) de réclamer de l’argent (on m’impose donc un choix qui n’est pas mien) pour tort moral, puis on fait croire à l’ensemble du petit monde présent au procès que la somme demandée est reconnue et sera allouée. Et voilà, tout ce petit monde est satisfait: la démonstration d’une justice rendue semble ainsi faite. Or, il n’en est rien : en coulisses, et non durant un quelconque cérémonial mais plutôt par un discret courrier – parce qu’il ne faut pas le dire tout haut ? Pourquoi ne pas le mentionner dès le départ à l’attention des plaignantes ? – la victime sera informée que la somme est tout simplement réduite de moitié, bien que non désirée dès le départ !

Pourquoi infliger d’abord une contrainte absurde, puis une humiliation qui se trouve être insultante ? Qu’est-ce qui se passe au juste, c’est une sorte de « demi reconnaissance » ? Je suis censée l’interpréter comment cette histoire de fric aux relents nauséabonds ? Si les questions paraissent pertinentes sur papier, pas besoin d’aller bien loin pour trouver la réponse : elle est déjà en moi, préparée et bichonnée par des millénaires de subordination sagement intériorisée, toute prête à jaillir comme le venin du serpent : elle ressemble à « tu peux déjà être contente de ce que t’as » ou une rengaine de ce genre. Si j’osais le demander, on me signifierait certainement quelque chose qui voudrait dire « arrête de trop parler, reste à ta place inférieure de femme, victime de surcroît ».

Et pour les femmes qui trouveraient un sens dans une telle procédure judiciaire, quelles sont leurs réactions en apprenant que la somme promise, se réduit de moitié ? L’effet prétendument cathartique de la reconnaissance judiciaire, vendu pour inciter les femmes à porter plainte, est-il toujours à l’œuvre ? Je l’espère pour elles, mais permettez-moi d’en douter. Et qu’en est-il des femmes qui sont d’une classe sociale défavorisée, celles qui ne bénéficient d’aucun soutien parce que leur histoire est d’emblée considérée comme trop floue (parce qu’il faut avoir côtoyé la mort de près pour « avoir la chance » d’être prise au sérieux), celles qui auraient besoin d’argent ? Je n’ose pas l’imaginer.

Ce qui n’est pas une blague : ça ne se voit pas, mais je suis une survivante en colère et je refuse qu’on me colle l’étiquette de victime. Et je refuse qu’on me prenne pour une conne.

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Illustration des inégalités de genre : entre sexisme bienveillant et processus d’auto-exclusion

L’objectif de ce texte est d’identifier un certain type de mécanismes de discrimination liés au genre, ceux dont la caractéristique est d’être particulièrement insidieux, tout en s’appuyant sur un cas concret : celui de Géraldine Savary, qui a récemment annoncé son départ de la vie politique. À partir du discours individuel de Mme Savary mais aussi des discours produits en politique et dans les médias, cet article tentera de démasquer les croyances, stéréotypes, préjugés et processus invisibles, qui perpétuent les inégalités de genre. L’analyse postule que le départ de la politicienne Géraldine Savary est en partie la manifestation d’un système inégalitaire lié au genre, par le biais de mécanismes implicites. En effet, la discrimination entre les sexes explicite n’étant plus acceptable (Fraisse, Périvier, 2010), ce sont des mécanismes plus subtils qui se mettent en place pour maintenir la hiérarchie établie entre les sexes.

Tout d’abord, il convient de rappeler le contexte général dans lequel les femmes évoluent : largement exclues de la politique, les femmes représentent une minorité dans ce domaine. Parmi les 46 parlementaire au Conseil des État, 7 sont des femmes. Malgré l’affirmation explicite de l’égalité entre femmes et hommes au niveau juridique, politique et social, cette sous-représentation découle historiquement d’un système hiérarchique entre les sexes, autrement dit, d’une division sexuelle des activités (Ferrand, 2004), qui impose aux femmes des rôles et assignations (reproduction, sphère domestique) justifiés par une prétendue infériorité naturelle due au sexe biologique. Autrement dit, les activités des femmes sont considérées comme ayant moins de valeur que celles des hommes (le travail domestique des femmes est gratuit, tandis que le travail productif des hommes est rémunéré). Cette séparation entre vie privée et vie publique (donc vie politique) introduite par le système patriarcal et cette hiérarchie entre les sexes sont particulièrement importantes, car elles placent implicitement encore aujourd’hui les femmes dans une position a priori d’infériorité et de subordination, dont les conséquences sont tout à fait concrètes (discriminations salariales, précarité des femmes dès l’âge de la retraite, violences envers les femmes, etc.).

Les femmes qui ont réussi à accéder à la sphère politique se sont donc souvent identifiées au modèle masculin : pour être acceptées, il s’agit de se conformer à ce qui est désirable et attendu : Le Quentrec (2008) indique que les codes en place sont basés sur 3 caractéristiques : le don total de soi, le sacrifice de toute vie privée et une durée illimitée. Ainsi, d’une part, les femmes vont avoir tendance à se sur-adapter aux attentes de leurs pair-e-s, c’est-à-dire que pour se sentir légitimes dans ce milieu où elles sont rares, les femmes incorporent certaines normes, également attendues de la part d’autrui : de façon plus ou moins consciente, elles pensent qu’elles doivent être irréprochables, exemplaires et qu’elles n’ont pas droit à l’erreur (Milewski, 2004). D’autre part, les femmes sont confrontées à la difficulté d’articuler leur vie de famille avec leur carrière politique (abondante littérature à ce sujet). En outre, parce que leur nombre est dérisoire, elles font l’objet d’une attention toute particulière.

Il est permis de supposer que dans un contexte tendu, les minorités seront les premières cibles de processus de discrimination. Dans le cas qui nous occupe, voici l’hypothèse que nous retenons : conformément à l’ordre patriarcal selon lequel les hommes sont naturellement dominants et les femmes naturellement inférieures, Mme Savary appartient incontestablement à une minorité1. Ces derniers mois, la question de la transparence financière en politique a fait l’objet d’une attention particulière (pour ne pas dire d’un acharnement) de la part des médias, qui n’ont pas hésité à mélanger des affaires de nature très différente. Plusieurs personnalités politiques ont été ciblées par la presse, dont une seule femme, Mme Savary, par ailleurs blanchie par le pouvoir judiciaire. Ainsi, lorsqu’elle annonce quitter la politique en raison de « pression permanente et d’erreurs d’appréciation » malgré son innocence, difficile de crier au scandale sexiste, puisqu’il n’y a pas eu d’appel à la démission ni même de critiques ouvertement sexistes, selon les informations de la presse.

Il s’agit de relever dans un premier temps le processus d’auto-censure dont il est question : Mme Savary abandonne et renonce à sa carrière politique prometteuse, sans qu’il s’agisse manifestement d’un départ désiré, mais plutôt d’une décision prise suite à différentes formes de contraintes. D’une part, ce phénomène d’auto-censure a été observé souvent auprès de femmes dans divers domaines professionnels (Milewski, 2004). Virginie Despentes (2006, p. 22) aussi l’avait repéré: « Les femmes se diminuent spontanément […]. L’accès à des pouvoirs traditionnellement masculins se mêle à la peur de la punition. » D’autre part, l’hypothèse retenue ici est de postuler que la pression médiatique, cumulée à l’ensemble des obstacles qui se dressent dans la vie d’une femme politique (articuler vie privée et professionnelle, contexte marqué par un système nettement patriarcal, voir ci-dessus) ainsi qu’à une intériorisation des stéréotypes sexistes (lire ci-dessous), sont autant d’éléments qui ont pu pousser Géraldine Savary à renoncer.

Parmi les raisons que Mme Savary avance pour expliquer son retrait de la politique, elle mentionne le fait qu’elle met les intérêts de son parti avant sa carrière personnelle. Ce phénomène pourrait correspondre à « un comportement de déférence et de soumission, qui permet la coopération […] » (Sarlet, Dardenne, 2012). En d’autres termes, il s’agit d’un processus qui découle du sexisme bienveillant dont l’objectif est de valoriser une certaine conception de la femme, à savoir le stéréotype selon lequel les femmes sont des personnes sociables, coopérantes, gentilles, polies, altruistes et qui placent ces valeurs au-dessus de leur propre parcours de vie. Le sexisme bienveillant, dont les manifestations n’apparaissent pas d’emblée comme discriminantes, conduisent cependant à perpétuer les inégalités. Car ce phénomène, à priori non problématique, comporte une autre facette qui est plus sournoise : il implique que les femmes se sentent valorisées au sein du système patriarcal si elles respectent ces caractéristiques de sociabilité (ibid.), validant sans le vouloir le système inégalitaire.

De plus, on observe dans certains discours politiques qui ont suivi l’annonce du départ de Géraldine Savary, l’exemplarité de sa décision. Cette notion d’exemplarité est loin d’être anodine puisqu’il s’agit d’une caractéristique exigée auprès des femmes qui accèdent à des postes de direction notamment (Milewski, 2004). À priori valorisante, cette qualité d’exemplarité est pourtant l’expression du sexisme bienveillant : lorsqu’une femme fait à la fois l’objet d’éloges (notion d’exemplarité attribuée à ce départ), tout en étant dans une situation de subordination (renoncer à sa carrière), cela influence négativement la perception d’autrui sur le niveau de compétences de la femme en question (Sarlet, Dardenne, 2012, p. 454). Or, il s’agit ici de souligner que c’est le contexte qui est responsable de ce renoncement, et que les compétences individuelles de Mme Savary ne sont pas en cause.

En outre, le départ de Mme Savary et le fait qu’elle ait elle-même mis en avant qu’elle n’était « pas de celles ou de ceux qui s’accrochent à son siège à tout prix », pourraient indiquer une intériorisation de la croyance dans le stéréotype selon lequel les femmes sont altruistes mais incompétentes « […] et la confirmation comportementale qui en résulte légitiment et justifient la domination masculine, renforçant ainsi les inégalités sociales entre les genres et les rendant même « naturelles » et « objectives ». » (ibid., p 456). Relevons ici que ce facteur explicatif vise à démontrer « la toute puissance des stéréotypes de sexe », car partagés par les hommes et par les femmes avec des conséquences sur les modes de pensée et sur les comportements (Pichevin, 1995).

À la lumière de ces différents éléments, le processus du sexisme bienveillant semble à l’œuvre puisque l’ordre patriarcal est maintenu avec une conséquence directe très concrète : les femmes, qui étaient déjà lamentablement minoritaires au Conseil des États, sont sur le point de disparaître de cet espace.

Enfin, il est légitime de s’interroger sur la responsabilité des médias dans cette décision, et ce à plusieurs égards. Tout d’abord, la rédaction RTS s’est autorisée à « mener une enquête », alors que le pouvoir judiciaire avait clôt cette affaire. Cette enquête, qui se serait caractérisée par des techniques de harcèlement, devrait être examinée. Ironie du sort, le lendemain de l’annonce du départ de Mme Savary, la rédaction RTS titrait : « Les femmes sont-elles en voie de disparition au Conseil des États ? ». De plus, l’amalgame opéré entre des affaires de transparence qui n’ont en réalité rien en commun (argent du contribuable vs financement partiel de campagnes politiques par un milliardaire) suggère que d’autres intentions se cachent derrière la pression médiatique et politique dont Mme Savary a été l’objet.

Références

Despentes, V. (2006). King Kong Théorie. Paris: Grasset & Fasquelle.

Ferrand, M. (2004). I. Travail professionnel, travail domestique. Féminin Masculin. pp. 8-28. Paris: La Découverte. Repéré le 8 novembre 2018 à : https://www.cairn.info/feminin-masculin-9782707131690-page-8.htm.

Fraisse, G., Périvier, H. (2010). De l’exclusion à la discrimination: Une généalogie historique, philosophique et politique. Revue de l’OFCE, 114,(3), 29-44. doi:10.3917/reof.114.0029.

Le Quentrec, Y. (2008). Femmes en politique : Changements publics et privés. Politique et Sociétés, 27(3), 103–132. Repéré le 8 novembre 2018 à : https:// doi.org/10.7202/029849ar.

Milewski, F. (2004). Femmes : « top » modèles des inégalités. Revue de l’OFCE, no 90,(3), 11-68. doi:10.3917/reof.090.0011.

Pichevin, M. (1995). De la discrimination sociale entre les sexes aux automatismes psychologiques: Serions nous tous sexistes ?. La place des femmes: Les enjeux de l’identité et de l’égalité au regard des sciences sociales (pp. 457-461). Paris: La Découverte.

Sarlet, M., Dardenne, B. (2012). Le sexisme bienveillant comme processus de maintien des inégalités sociales entre les genres. L’Année psychologique, vol. 112,(3), 435-463. doi:10.4074/S0003503312003053.

1Bien que les femmes constituent numériquement la moitié de l’humanité, elles sont un groupe hiérarchiquement minoritaire (sous-représentation, discrimination).

Vous avez dit pulsion?

Afin de contribuer à l’application de la Déclaration de Beijing (1995) adoptée par 189 États il y a déjà un peu plus de 20 ans, je voudrais inviter les intervenant-e-s du domaine judiciaire à employer la qualification appropriée concernant les violences commises à l’égard des femmes.

Conformément à la Déclaration de Beijing (1995), les violences faites aux femmes relèvent de comportements culturels (p. 89), et ne sont pas des actes isolés commis sous l’influence d’une pulsion de vie, ou sous tout autre influence. Les statistiques de l’OFS, de Viol-Secours et celles d’autres pays, mettent en évidence que les violences sont majoritairement commises par des hommes sur des femmes et qu’elles surviennent dans des contextes très différents (en situation de guerre, dans les relations interindividuelles professionnelles, dans la rue, dans le couple, etc.). À ce titre, il s’agit d’examiner les violences masculines non plus sous un angle individuel, mais comme relevant d’un système structurel dans lequel ces violences peuvent se manifester.

Prétexter la pulsion ou toute autre influence n’est plus admissible. La notion de « pulsion » est équivoque, et renvoie à la théorie psychanalytique qui ne repose pas sur un savoir scientifique mais sur une idéologie. Si on tient quand même à se référer à cette dernière, il s’agit de faire la distinction entre pulsion de vie et pulsion de mort : si pulsion il y a, c’est bien d’une pulsion de mort dont il s’agit. La pulsion de vie quant à elle, est associée au désir et ne vise pas à déshumaniser autrui, alors que les violences sexuelles sont des actes de destruction d’une personne et/ou d’une communauté. Je vois mal comment on pourrait raisonnablement invoquer un acte « pulsionnel » dans des contextes de guerre, où le viol est employé comme arme de destruction massive (sur ce sujet, voir un documentaire intitulé « L’homme qui répare les femmes »).

Quel que soit le contexte, les agressions sexuelles sont des situations de domination et de soumission, dans lesquelles les menaces de mort, coups et autres recours à la violence, sont utilisés dans le but de mettre la personne hors d’état de résister, afin de la priver de sa liberté, de sa dignité, de sa volonté et de son statut d’être humain.

L’objectif poursuivi par la Déclaration de Beijing est l’égalité entre femmes et hommes. Elle précise qu’il peut être atteint si les hommes participent aux mesures mises en place pour y parvenir, sur le plan éducatif notamment (p. 57). À ce titre, proposer aux agresseurs une formation ou une sensibilisation concernant leurs comportements de domination, paraitrait plus judicieux qu’une punition purement carcérale. En effet, des études issues des recherches de Baltes notamment (y compris sur des personnes âgées) montrent que le cerveau est modulable. On peut donc imaginer que quel que soit l’âge, toute personne a la possibilité d’évoluer.

Et du côté des hommes?

John Stoltenberg est un des rares hommes qui s’auto-proclame féministe et qui dénonce les injustices faites aux femmes. Il part du principe que la masculinité est une construction sociale: 

Je soutiens que l’identité sexuelle masculine est une construction de toutes pièces, politique et éthique, et que la masculinité n’a un sens personnel que du fait d’être créée par certains actes, choix et stratégies – qui ont des conséquences dévastatrices pour la société humaine.

Il explique la pérennité du système d’oppression des hommes sur les femmes par le fait que « le sexe masculin a besoin de l’injustice pour exister ». Cette vision constructiviste (le sexe masculin est construit socialement) me fournit un certain nombre d’explications qui me paraissent plus satisfaisantes que d’autres perspectives moins « sociales ». En effet, je ne suis pas convaincue par l’opinion de Nathalie Rapoport-Hubschman:

Il est difficile de dénouer le rôle de la biologie de celui des facteurs sociaux et culturels […]. Les différences entre hommes et femmes face à la sexualité sont sans doute aucun le résultat de nombreuses influences: la biologie, l’anatomie, la place donnée au désir des hommes, le fait que ce soient encore les femmes qui aient la responsabilité de dissocier sexe et reproduction…

Pour elle, des études scientifiques ont prouvé que: 

Le désir sexuel apparait plus tôt chez les garçons que chez les filles et les hommes d’âge mûr continuent à avoir plus de désir que les femmes du même âge. Les hommes pensent plus souvent au sexe que les femmes, veulent plus souvent avoir des relations sexuelles, sont plus fréquemment à l’initiative des relations sexuelles […].

J’arrête la citation ici car je trouve délicat pour ne pas dire clairement dangereux d’affirmer cela. Beaucoup de personnes récupèrent ce type d’informations pour en faire des arguments qui immobilisent l’ordre social et justifient la domination masculine. D’abord, d’une part, l’histoire a montré comment le désir par exemple, est une construction sociale (documentaire « Filles de joie et de misère », réalisé par Juliette Bracher). D’autre part, des sexolgogues affirment que le désir ne se situe pas davantage chez les hommes que chez les femmes (émission « On en parle » du 28 août 2018 sur la RTS). Enfin, considérer ces aspects biologiques tend à masquer la responsabilité structurelle qui se cache derrière notre rapport à la sexualité. Au lieu de faire changer les choses, ces études contribuent à légitimer les stéréotypes et croyances qui cimentent les violences structurelles envers les femmes. Or, le constructivisme, contrairement aux perspectives issues de la biologie, propose d’une part des explications plus satisfaisantes pour moi, et surtout, il offre un formidable espoir de changement. En effet, si on considère que le genre est construit socialement (et l’historie nous le montre), ça veut dire qu’on peut changer les choses. Alors que trouver dans la biologie des démonstrations liées au sexe, tend plutôt à figer les phénomènes et empêche le changement.

En m’interrogeant sur le rôle des hommes dans la lutte contre les discriminations envers les femmes, j’ai découvert l’apport de John Stoltenberg. Les hommes antisexistes ou féministes sont suffisamment rares pour que je me permette de l’évoquer. De plus, pour moi qui ai subi l’une des plus violentes formes d’oppression des hommes sur les femmes, c’est une évidence de lire que :

les minuscules variantes de l’organisme qui font de nous tous et toutes des êtres humains ne peuvent justifier, ni expliquer les systèmes de haine et de hiérarchie qu’ont créés les êtres humains dans le domaine précis des comportements sexuels.

John Stoltenberg s’inscrit dans la branche radicale du féminisme. Les féministes radicales, tout comme les autres féministes d’ailleurs, ont le projet de l’égalité. Or, cela signifie en creux qu’il faut une volonté, autant politique qu’individuelle, de changer un certain nombre de choses, dont le modèle masculin. Car c’en est maintenant assez – et je renvoie ici à la prochaine grève féministe en Suisse qui aura lieu le 14 juin 2019 ainsi qu’à la manifestation nationale pour l’égalité le 22 septembre prochain – de se tourner systématiquement vers les femmes. L’histoire a montré que les luttes féministes ont permis aux femmes d’obtenir les droits les plus élémentaires, certes. Mais une modification de la société passe aussi par les hommes, ils doivent d’une part laisser la juste place à celles qui représentent l’autre moitié de l’humanité, et d’autre part, revoir leur identité masculine (à la lumière de l’ouvrage de John Stoltenberg par exemple). Or, une minorité d’hommes se sent concernée et est prête à remettre ses privilèges en question. Ainsi, comment faire pour que les hommes ordinaires changent leurs comportements et pratiques au quotidien ? Comme beaucoup l’ont certainement déjà compris et ainsi que je l’ai mentionné plus haut, c’est certainement en grande partie une question de volonté et de capacité de remise en question. Pourtant, au même titre que les femmes parlent depuis leur place d’opprimée (derrière ce terme, je ne fais référence à aucune victimisation mais bien à une réalité systémique), il est temps que des hommes, au même titre que John Stoltenberg, s’expriment dans un cadre strictement féministe, c’est-à-dire en tant qu’homme conscient de faire partie d’un système patriarcal et qui a des privilèges, avec une volonté de mettre fin à l’oppression. Christine Delphy le dit très bien dans l’avant-propos de l’ouvrage « Refuser d’être un homme » de John Stoltenberg: 

John Stoltenberg est un de ces hommes. Il parle de sa place: sa place c’est celle d’un homme, donc d’un dominant, « touché par les idées du féminisme ». Il décrit ce qu’il voit, perçoit, analyse, de cette place sans prétendre, au contraire de ceux qui parlent à notre place, cacher ce qu’est cette place.

Le constat actuel du côté des hommes, c’est que soit ils ne se sentent absolument pas concernés, soit ils se retranchent derrière toutes sortes d’arguments. Peut-être qu’on se heurte là au sempiternel fossé entre individuel et collectif, à savoir que chacun-e n’est pas forcément prêt-e à se remettre en question et à changer les injustices millénaires ?

De mon côté, je continue la lutte qui consiste à répéter inlassablement les mêmes évidences et paradoxes, même si cela ne provoque pas de changement immédiat. J’espère aussi contribuer à la réflexion en convoquant les quelques lectures et références présentes dans ce texte. Et bien sûr, je ne manquerai pas de participer à la grève féministe, car la solidarité et l’esprit communautaire doivent redevenir des valeurs centrales pour la concrétisation d’un changement.

Références :

Rapoport-Hubschman Nathalie, Les barrières invisibles dans la vie d’une femme, Paris, Albin Michel, 2018, 203 p.

Stoltenberg John, Refuser d’être un homme pour en finir avec la virilité, Québec, Syllepse, Collection nouvelles questions féministes, 2013, 256 p.

la beauté ou l’objectification du corps des femmes

En droite ligne de mon précédent coup de gueule (intitulé « belle vs moche ») qui traite du critère de beauté auquel les femmes doivent en principe répondre, il s’agit en d’autres termes de l’objectification du corps des femmes, je me permets d’ajouter l’éclairage de Mme Nathalie Rapoport-Hubschman (médecin et psychothérapeute), tiré de son ouvrage « Les barrières invisibles dans la vie d’une femme », publié aux éditions Albin Michel. Malgré sa formation issue du domaine de la biologie (qui pourrait l’amener – comme c’est le cas pour d’autres – vers des analyses essentialistes et naturalistes, aussi néfastes que l’est l’eugénisme), cette auteure a conscience de l’importance du rôle de la société sur la construction de l’identité. Son chapitre intitulé « la beauté » est truffé d’études (dont les références sont données en fin d’ouvrage), ce qui souligne à mes yeux l’importance des recherches menées dans le domaine des inégalités femmes-hommes. Son apport scientifique sur la question me paraît donc fondamental dans la compréhension de l’objectification du corps des femmes.

Au sujet de la responsabilité des campagnes publicitaires d’abord, elle fait référence aux paradoxes véhiculés par la presse féminine et les publicités, qui d’une part, font croire aux jeunes filles que l’apparence est associée au bien-être (conseils beauté, etc.), et qui d’autre part, envoient aux femmes des messages libérateurs (« aimez vos courbes ») combinés à des images de femmes irréelles, irréalistes et inatteignables (cf. par exemple la campagne « Zara love your curves ») . Elle souligne (p. 21) que « les messages véhiculés par les campagnes de pub jouent souvent sur deux tableaux []. Cela brouille le message, le transforme en une double injonction et fait croire aux femmes qui pourraient se poser des questions sur leur santé mentale que ce sont elles qui ont tort []. Investir tellement d’efforts dans leur apparence et ne pas s’aimer, vouloir et ne pas vouloir, c’est bien l’ambivalence qu’on reproche souvent aux femmes, et c’est pourtant cela que les médias entretiennent de façon inconsciente ou délibérée. » Et page 26 : « On ne peut plus continuer à sous-estimer leur impact et à nier leur influence [des images] sur les normes de beauté, les goûts que nous avons et que nous pensons choisir. »

En ce qui concerne les conséquences de l’objectification du corps des femmes, à la page 34, les études qui ont été effectuées dans ce domaine indiquent que « lorsqu’elles ne sont pas satisfaites de leur image, la moitié des femmes disent se mettre en retrait, évitent de donner leur opinion ou encore remettent en question leurs décisions. Neuf femmes sur dix disent alors éviter les activités sociales (Ideal To Real Body Image Survey réalisé par Today et AOL, février 2014). Comme si la pensée « je ne me plais pas et ne me trouve pas à la hauteur sur le plan physique » se transformait automatiquement en « je ne suis pas à la hauteur » tout court. ».

Nathalie Rapoport-Hubschman termine le chapitre en soulignant que malgré ces constats, il ne s’agit pas de moraliser l’apparence (c’est-à-dire décréter qu’être belle serait bien ou mal), ce serait tomber dans un travers qui ne servirait pas la cause des femmes. Prendre conscience des injonctions faites aux femmes est le premier pas, et se sentir belle est aussi une façon de se donner du pouvoir.

Pour ma part, je pense que le principe de liberté pour toutes et tous devrait rendre possible à la fois une volonté de se sentir belle (qui peut en effet être une façon de s’approprier du pouvoir), et à l’inverse, permettre aussi d’accepter une volonté de refuser toute injonction associée à l’apparence. Comme je le déclarais dans mon coup de gueule, je condamne dorénavant toutes remarques qui portent sur mon physique, flatteuses ou non. En revanche, ce serait une erreur d’interpréter cette décision comme une volonté puritaine (cela m’a été reproché), qui empêche la séduction entre femmes et hommes. On m’a aussi reproché de ne pas être cohérente : pourquoi est-ce que je fais preuve de coquetterie tout en ne tolérant pas les remarques par ailleurs flatteuses, qu’on pourrait me faire ? Je parle de ce que je n’accepte plus, on me répond que je suis paradoxale et un danger pour l’ordre du monde (deux remarques que les féministes connaissent malheureusement très bien).

Or, aucune femme n’a à craindre de conséquences qui seraient liées à son apparence, aucune femme n’a à être réduite à son apparence, aucune femme n’a à être jugée sur la base de son apparence. Je rappelle pour finir que je trouve toujours très utile de renverser les phénomènes: a-t-on vu une campagne de pub adressée spécifiquement aux hommes dont le slogan serait « aime ton corps » tout en montrant des images d’hommes idéalisés ? Est-ce que des publicités traitent de la façon dont les hommes devraient se percevoir eux-mêmes ? Existe-t-il des magazines masculins dont les thèmes seraient des conseils sur leur façon de se comporter et de se rendre désirables pour les femmes ? Les réponses à ces simples questions devraient suffire à montrer l’évidence des inégalités de traitement entre femmes et hommes.

« Donne du pouvoir aux femmes, si t’es un homme ». Slogan de l’ONG CARE France.

Violences sexuelles : le combat judiciaire (texte rédigé le 20 décembre 2017, modifié le 3 juillet 2018)

J’entends souvent dans les médias que les victimes de violences sexuelles ne portent pas assez plainte. Parmi les raisons soulevées pour expliquer cela, il y a le sentiment de culpabilité des victimes et aussi toutes les stratégies qui consistent à lui faire comprendre qu’elle est de toute façon responsable et coupable de ce qui lui est arrivé. Par ailleurs, les crimes qui se produisent « entre 4 yeux » impliquent souvent que c’est la parole de l’un contre la parole de l’autre. J’aimerais ici expliciter quelques phénomènes, et dénoncer certains paradoxes qui sont au coeur d’une procédure judiciaire. Je précise d’abord que cette analyse se base sur un vécu personnel et que donc, je ne suis en aucun cas la porte-parole de toutes les femmes victimes de violences sexuelles.

D’abord, il s’agit de prendre conscience et donc de déconstruire « la croyance en un monde juste » et de ne pas placer trop d’idéaux dans la justice. En effet, dans cette sphère comme dans toutes les autres (politique, sociale, familiale), il s’agit d’êtres humains qui interagissent entre eux. La sphère judiciaire n’est donc pas à l’abri d’écueils et de paradoxes inhérents à l’être humain. Comprendre et accepter cela ne va pas de soi, et quand j’entends systématiquement dans les débats qu’ « il faut laisser la justice faire son travail », je suis vraiment dubitative pour ne pas dire indignée. L’un des premiers paradoxes qui m’apparait, c’est les termes mêmes qui sont utilisés par la justice. Je soulève 3 points à ce propos :

1) Il est question de « partie plaignante », de « porter plainte » et de « victime ». Le problème avec ces termes, c’est qu’ils véhiculent des représentations qui ne sont pas valorisées dans notre société. En effet, les individus sont priés de ne pas trop se plaindre et d’être responsables, chacun-e est censé-e contrôler sa vie et la rendre la plus satisfaisante possible. Donc déjà là, je vois un premier obstacle qui place d’emblée les victimes dans une position asymétrique et de domination.

2) D’autre part, en utilisant ces termes, les acteurs judiciaires (et d’autres personnes, y compris la personne qui a été victime elle-même) vont s’attendre à ce qu’une dite « victime » soit détruite et effondrée après une agression sexuelle ; si tel n’est pas le cas, c’est encore et toujours le même mécanisme qui s’active: la parole et la crédibilité de la personne sont remises en question. La justice et l’opinion publique confondent le terme « victime » avec l’acte : « être victime d’un acte criminel». Il s’agit pourtant de comprendre la distinction entre :

  • « être victime d’un acte criminel» : cette mise en mots est la plus proche de la réalité,

  • « se victimiser » : la personne elle-même et/ou d’autres personnes vont encourager ou valoriser cette attitude pour augmenter la crédibilité de sa parole,

  • « être dans un état de fragilité ou de vulnérabilité » : ce qui est une façon détournée de penser/croire que la personne est responsable de ce qui lui est arrivé.

La justice et l’opinion publique, y compris potentiellement la personne victime de violence sexuelle, vont activer de façon implicite des représentations qui se rattachent à l’idée de « se victimiser » ou « d’être vulnérable », ce qui est moralement acceptable et contribue à la crédibilité de la personne (sujet qui pourrait être développé en soi).

3) Enfin, ces termes « cachent la merde au chat » si je peux me permettre cette expression. C’est la raison pour laquelle il me semble urgent de rendre les mots cohérents avec le code pénal : plutôt que « porter plainte », il s’agit de dénoncer un crime. En outre, remplacer les termes « victime » et « partie plaignante » par personne qui a été contrainte me semble beaucoup plus approprié.

Par rapport aux enjeux de la procédure judiciaire, je pense que la personne qui se lance dans une telle procédure doit être réellement informée de ce que cela implique, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un combat. À ce sujet, je recommande de consulter le livre de poche publié dans la collection la quest¿on d’André Kuhn intitulé : « Quel avenir pour la justice pénale ? ». Ce combat consiste d’une part à prouver le tort subi, ce qui est en soi absurde psychiquement, et surtout, il concerne en réalité le système pénal. C’est quelque chose qu’on ne dit pas aux victimes, mais concrètement, il s’agit de prendre un bout de la vie d’une personne qui a été victime d’une agression sexuelle, et d’en faire une interprétation. Comme les avocat-e-s des auteurs de violences sont souvent particulièrement investi-e-s dans leur rôle de défenseur-seuse sous prétexte de la présomption d’innocence, ce combat se fait au détriment des personnes qui ont été victimes d’actes criminels.

Ce combat, cette présomption d’innocence et les termes judiciaires employés à l’heure actuelle, sont pour moi la démonstration que la procédure judiciaire a été élaborée par des hommes pour des hommes. On comprend donc aisément que ce n’est pas dans ce contexte patriarcal que la personne qui a été victime de viol, pourra bénéficier de ce dont elle a besoin et être respectée. Je souligne que des justices alternatives existent dans un certain nombre de pays, dont l’efficacité a été prouvée, tant au niveau de la récidive de l’auteur de violence, qu’au niveau de la satisfaction des besoins des victimes. « Criminels et victimes : quelle place pour la réconciliation ? » de Camille Perrier, est un livre de poche, toujours dans la collection la quest¿on, que je préconise vigoureusement.

Concernant les statistiques, je pense que les chiffres publiés autour des violences sexuelles sont nécessaires. Ils indiquent que la majorité des violences sexuelles sont commises par une personne connue de la victime, ce qui permet à la société de changer sa représentation du viol et d’appréhender de quoi il s’agit réellement. En revanche, les agressions dites stéréotypiques (l’idée stéréotypique que se font la plupart des gens du viol, correspond à l’agression violente par un inconnu, de nuit et dans une ruelle sombre) se produisent encore et le problème des statistiques, c’est d’une part les chiffres noirs, mais aussi le fait que les chiffres les plus importants sont mis en valeur. À mon sens, cela contribue d’une part à invisibiliser les minorités qui existent, et d’autre part à créer des catégories de violences sexuelles, et par conséquent, une hiérarchie dans le niveau de gravité de ces violences.

Une critique féministe de la psychologie

Comme le soulignent Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu dans leur ouvrage très didactique intitulé « Le féminisme » publié aux éditions du Lombard, « Sans surprise, les féministes sont souvent méfiantes, voire hostiles, envers la psychanalyse » (p. 64). En effet:

« Pour Freud, qui ne se penche que très tard sur la sexualité féminine, il n’existe qu’une libido masculine, chez l’homme comme chez la femme. Le sexe des femmes serait en fait une absence, un manque. Freud soupçonne les femmes ne se contentant pas de leur rôle de mère et d’épouse de vouloir combler le manque originel de pénis. Elles seraient mues par une « envie de pénis » et une forte dévalorisation. »

À l’inverse, il n’existe pas – à ma connaissance – de théorie reconnue par un champ académique et donc légitime, qui postulerait que le sexe des hommes serait un surplus, un élément de trop dont ils voudraient se débarrasser avec une forte « envie d’avoir un vagin », et servant à justifier tel ou tel comportement des hommes. Au contraire, il est intéressant de rappeler ici la célèbre croyance qui présuppose que les hommes seraient mus par des pulsions sexuelles incontrôlables. Cet ensemble d’idées perpétue la domination masculine et permet de justifier les actes de violences sexuelles commis par des hommes.

Pour rappel, les objectifs du féminisme ne sont pas d’inverser l’oppression des hommes sur les femmes, il s’agit de lutter pour l’égalité entre femmes et hommes, autrement dit, de donner à la moitié de l’humanité – les femmes – la place à laquelle elles ont droit (y compris pour les personnes LGBT). Ce préambule démontre en quoi la psychanalyse – dont l’influence sur l’ensemble du champ de la psychologie est non négligeable – est une des manifestations de la domination masculine. Il me parait donc important de porter un regard critique sur l’ensemble de la discipline qu’est la psychologie et de déconstruire un certain nombre  d’éléments qui s’y rattachent. À mon sens, la psychologie en tant que science du fonctionnement de l’être humain, ainsi que la psychologisation qui en découle, sont le fruit de la domination masculine à bien des égards. Cet article a donc pour ambition de montrer en quoi la domination masculine se retrouve dans cette discipline.

1) Tout d’abord, en ce qui concerne les études de psychologie, le taux d’étudiantEs et nettement supérieur à celui des étudiants en psychologie. En effet, dans la Faculté des SSP (Sciences Sociales et Politiques) qui englobe la filière psychologie, le taux d’étudiantEs est de 61.3% et celui des ProfesseurEs passe à 35.5%. Au-delà du phénomène évident du plafond de verre (qui se produit également dans les autres Facultés), j’aimerais m’arrêter sur le pourcentage élevé des étudiantEs en SSP. Prétendre qu’il s’agit simplement d’une observation des stéréotypes hommes-femmes relève du sexisme (un article sur ce thème sera publié prochainement). En effet, même si la psychologie véhicule des représentations d’aide, d’empathie, de compréhension d’autrui, etc., il s’agit de l’ensemble des caractéristiques que l’on assigne aux femmes et que l’on attend d’elles dès leur plus jeune âge. Ce n’est donc rien de moins qu’une perpétuation de la domination masculine et du système patriarcal.

2) La majorité des auteurs présentés dans l’ensemble des enseignements sont des hommes blancs. En outre, dans le domaine du stress professionnel notamment, Nathalie Rapoport Hubschman rappelle à juste titre que les populations concernées par les études menées depuis la fin des années 50 sont majoritairement masculines. Cette même auteure rappelle que les neurosciences ont montré une différenciation des réponses biologiques au stress selon le sexe, notamment au niveau du coeur et du tube digestif. Ainsi, prétendre dégager des lois comportementales universelles comme le laisse supposer la psychologie est illusoire et interroge par la même occasion la question de l’intersectionnalité. En effet, les études menées sur le stress professionnel ne portent pas sur l’ensemble des travailleurs et travailleuses. Je précise ici qu’il n’est en aucun cas question d’essentialiser les résultats des études, mais pour prétendre dégager des lois universelles de comportements, il s’agirait dans un premier temps d’effectuer des études représentatives de la diversité culturelle.

3) Certains concepts dérivés de la psychologie sont eux aussi le fruit de la domination masculine: la notion de « pervers narcissique » par exemple, très à la mode, tend à effacer le caractère structurel des violences masculines, au profit d’une essentialisation de cette violence: elle serait le fruit d’un problème individuel et non le produit d’un système d’oppression des hommes sur les femmes. Plus grave, cela conduit les femmes à se remettre en question et par conséquent, cela perpétue et légitime les violences masculines. La recherche de « profils » de victimes ou d’agresseurs participe aussi à masquer le fait que les violences sexuelles sont structurelles. En outre, la société actuelle met tout en place de façon explicite et implicite, pour qu’une femme qui a subi un viol ou une agression sexuelle, entreprenne un suivi thérapeutique. Implicitement, il est formulé que les femmes ne sont donc pas capables seules de poursuivre leur existence. Or, au même titre qu’encourager les femmes victimes de violences sexuelles à suivre un traitement thérapeutique, il serait judicieux de leur offrir un programme pédagogique sur les rapports sociaux entre les sexes. De plus, quels sont les messages envoyés aux agresseurs? Les médias et/ou intervenant-e-s s’adressent prioritairement aux victimes (cours d’auto-défense pour les femmes, stratégies d’évitement, etc.) mais ils n’adressent aucun message aux agresseurs. Ce non-discours associé aux messages énoncés à l’égard des femmes victimes de violences, consistent en une double perpétuation de la domination masculine.

Cet article a présenté un certains nombres d’éléments qui montrent comment les mécanismes de la domination masculine se perpétuent dans le champ de la psychologie. Il s’agit donc d’en avoir conscience pour mieux agir en conséquence. Compte tenu de l’importance croissante de la psychologie dans nos sociétés occidentales, il me semble nécessaire de garder un esprit critique sur ces questions.

belle vs moche

 

Tu me dis que je suis jolie, ou au contraire, tu te permets de me dévaloriser sur mon physique ? Alors, tu me rappelles sans cesse à ma CONDITION DE FEMME, c’est-à-dire à la place inférieure que me réserve le système patriarcal, parce que je suis une femme. Or, je suis ton ÉGALE, laisse-moi ÊTRE.

Faire un compliment sur le physique d’une femme ou au contraire, la critiquer sur son physique, ça signifie que tu perçois la femme comme un objet inférieur à toi, censé être désirable et à disposition.

Si je ne corresponds pas aux standards de beauté féminins, c’est quoi le projet ? Tu vas me stigmatiser (me rejeter, m’humilier, etc.) pour tel ou tel de mes défauts ?

Et si je corresponds à ces standards, quel sort me réserves-tu ? Je devrai répondre à toutes les autres attentes que tu as sur les femmes : me la fermer, procréer, me pomponner ?

Arrête de me parler de mon physique, respecte mon statut d’être humain. 

Dorénavant, si quelqu’un se permet de faire des commentaires positifs ou négatifs sur mon physique, je répondrai sur le même sujet.