Sexisme, médias et personnalités connues

À propos des déclarations de Yann Moix en janvier dernier, des articles sont apparus qui mettent en évidence l’ampleur du sexisme et de la stigmatisation qui se nichent dans ses propos. Voici un petit aperçu des éléments très pertinents que j’ai pu lire, puis des éléments de ma propre réflexion.

Tout d’abord, il a été dénoncé le fait que les hommes peuvent se permettre de s’occuper de leurs propres désirs, ils sont des sujets désirants tandis que les femmes doivent être des objets sexuels désirables et sont réduites à plaire, à être regardées par les hommes plutôt qu’à écouter leurs propres désirs. De plus, parler « des » femmes comme d’un ensemble de personnes homogènes évacue la notion d’hétérogénéité, d’individualités et de diversité, alors que les femmes sont autant de personnes différentes les unes des autres. En fait, lorsque l’expression « les femmes » apparaît, elle semble souvent être associée au sexisme, c’est-à-dire au système de pensée qui introduit une hiérarchie entre les sexes, au détriment de la catégorie des femmes. L’appellation « les femmes » ou « la femme » dans un sens générique est utilisée ce qui indique bien qu’il s’agit d’un système d’oppression sur une certaine catégorie de personnes qui devraient être ou qu’on croit uniformes.

Autre aspect qui a été mis en évidence: contrairement aux corps des femmes, le corps des hommes échappe aux injonctions, au contrôle et aux questions de séduction  : un homme peut se payer le luxe de ne pas se préoccuper de son apparence car il n’est pas sans cesse ramené à son physique ou à « ses talents érotiques » (Chollet, 2012). Par ailleurs, cet aspect laisse apparaître un triple standard en face duquel les femmes se trouvent : (1) d’une part, les femmes doivent être séduisantes, on encourage donc les jeunes filles et les femmes à être désirables tout en annihilant toute autre compétence qu’elles pourraient avoir ce qui correspond à leur refuser leur statut de sujet, mais dans le même temps, (2) cette injonction est totalement dévalorisée : les comportements de soin de soi ou de coquetterie sont disqualifiés, ils sont frivoles, peu importants (à ce sujet, les récents propos de Joachim Son-Forget à l’égard d’Esther Benbassa sont éloquents). Et d’autre part, (3) en cas d’actes graves tels qu’agressions sexuelles ou harcèlement sexuel, parce que les femmes se sont conformées à cette norme de susciter le désir, elles sont punies et jugées comme responsables de l’acte dont elles ont été victimes : car il s’agit d’être attirantes sans être provocantes, d’être disponibles sexuellement sans en avoir l’air, de ne pas être trop indépendantes, etc. (Pheterson, 2001).

Enfin, l’absurdité des propos de Yann Moix a été épinglée : on s’est en effet demandé si, une fois passé l’âge fatidique des 25 ans – Mesdames munissez-vous de votre date de naissance officielle – une femme ne correspondrait donc plus aux attentes de ce cher Monsieur Moix.

Yann Moix est non seulement sexiste mais aussi anti-féministe: son répertoire victimaire et psychanalytique en est un indicateur : il parle de pulsion et dit « être à la merci de ses inclinations » pour justifier ses propos dégradants. Dans l’une de ses interventions médiatiques, il avait évoqué sa mère, la comparant à Folcoche, figure maternelle repoussoir si l’en est. En fait, l’ensemble de son discours et de son attitude semble converger vers le courant masculiniste, dont la particularité est d’inverser les rapports de domination à l’aide d’arguments qui cherchent à présenter l’homme comme étant victime de la domination des femmes et des féministes. Cela dit, Zemmour est un masculiniste bien plus radical. À noter que tous deux sont particulièrement privilégiés dans le traitement que leur réservent les médias.

La convention de Beijing (ONU Femmes, 1995), distingue plusieurs niveaux de responsabilité pour lutter contre les discriminations faites aux femmes : le niveau individuel bien sûr, mais aussi le niveau structurel qui passe par les médias et les gouvernements. En effet, sur la base d’un des objectifs de cette convention, il est notamment de la responsabilité des gouvernements de « promouvoir une image équilibrée et non stéréotypée des femmes dans les médias » (ibid. p. 176). Il semble pourtant que les médias jouent un rôle tristement patriarcal à plusieurs égards : tout d’abord, les personnalités sexistes ne cessent d’être invitées sur les plateaux et dans les émissions, ce sont donc des personnes qui bénéficient d’une tribune pour exprimer librement leurs propos sexistes notamment, ce qui leur assure d’être massivement exposées et entendues. D’autre part, il est frappant de constater la fracture qualitative contenue dans un même journal d’information télévisé (RTS, 19h30, 19 février 2019), qui rend à la fois hommage à « un grand homme » comme Karl Lagerfeld par exemple qui s’est pourtant distingué par son sexisme (cf. « Beauté fatale : les nouveaux visages de l’aliénation féminine » de Mona Chollet), et ce même journal télévisé traite par ailleurs de la thématique du genre (il s’agissait de présenter les nouveaux outils utiles pour aborder la question de l’égalité dans les écoles). Si les médias passent outre le discours sexiste d’une personnalité connue sous prétexte qu’elle est « un génie », comment pourrait-on espérer éliminer les stéréotypes de genre ? À propos de l’hommage à Lagerfeld, reste à souligner que les images montrant un homme qualifié de génie en train de marcher sur le podium avec à sa suite une petite colonie de femmes utilisées comme des porte-manteaux, laissent d’autant plus songeuse que personne ne semble gêné par cette configuration. Dans l’émission « À bon entendeur » du 19 février 2019, la commentatrice énonçait : « le flacon est au parfum ce que la robe est à la femme ». L’occasion ici de rappeler que les propos sexistes sont le fait aussi bien d’hommes que de femmes, puisque chacune et chacun d’entre nous est imprégné-e et a intériorisé la hiérarchie établie entre les sexes.

Au sujet des outils pédagogiques proposés pour promouvoir l’égalité à l’école, je m’inquiète de la tournure plus générale que prend la lutte pour l’égalité femmes-hommes : je trouve positif d’encourager les jeunes filles à faire des métiers assignés traditionnellement aux garçons mais attention : comme on continue de valoriser ce qui est considéré comme masculin et de dévaloriser ce qui est considéré comme féminin, la tendance qui se dessine est de favoriser les filles à se tourner vers des métiers dits de garçons, mais l’inverse est moins vrai, c’est-à-dire que c’est toujours mieux perçu de se rapprocher de la norme masculine que de la norme féminine. Ainsi, on ne valorise toujours pas les activités domestiques et celles qui ne créent pas de performance, de produits finis ou de prestige social (voir l’émission de la RTS « Dans la tête d’un macho » du 13 février 2019), par conséquent, aucune assurance sociale ne prend en compte le travail domestique gratuit que les femmes continuent d’effectuer.

Il est important de mettre en évidence les préjugés non seulement sexistes mais aussi âgistes et racistes qui ont été activés dans les paroles de Yann Moix. Il estime sa parole individuelle légitime sous prétexte de la liberté d’expression. Pourtant, il stigmatise non seulement les femmes, mais aussi le vieillissement en général et celui des femmes en particulier. D’autre part, il s’agit aussi de pointer du doigt la responsabilité des médias, et de la collectivité dans son ensemble, dans la diffusion massive de propos sexistes et dans la valorisation de personnalités sexistes, pratiques non conformes au programme de la Convention de Beijing que la France et la Suisse ont pourtant adopté. D’ailleurs, en 2015 le Comité ONU Femmes France s’alarmait déjà de la situation dans les médias. Prendre la plume pour dénoncer reste encore un des moyens de lutte contre la discrimination envers les femmes.

Références bibliographiques excluant les liens hypertextes:

Chollet, M. (2012). Beauté fatale: les nouveaux visages d’une aliénation féminine. Paris: La Découverte.

Pheterson, G. (2001). Le prisme de la prostitution. Paris: L’Harmattan.

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libertegenrefeminisme

Titulaire d’un Bachelor en psychologie, j’ai postulé un Master en études genre. Je précise que je parle depuis ma place de femme blanche issue de la classe moyenne (Suisse). Je me considère comme privilégiée même si accéder à des études supérieures était loin d’être une évidence. Pour le reste, je tiens à conserver l’anonymat, d’une part pour me sentir légitime à m’exprimer librement, et d’autre part, parce que je suis continuellement traversée par le doute et aussi parce que je suis consciente de ne pas tout savoir : ma réflexion est en mutation constante, par conséquent, je m’autorise à changer d’avis et à modifier mes opinions au fil de mon évolution intellectuelle et culturelle, et de mes expériences de vie. Toutefois, je présente d’avance mes excuses aux personnes, en particulier aux femmes, pour toutes formules maladroites que je pourrais énoncer involontairement.

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